vendredi 14 août 2015

La question de la "durabilité" dans les projets de coopération internationale

Le terme de "durabilité" est une notion complexe qui peut comporter plusieurs définitions dans un projet de coopération. Wikipedia définit le terme de durabilité comme un néologisme créé dans les années 1990 "pour désigner la configuration de la société humaine qui lui permette d'assurer sa pérennité".

Plus simplement, la durabilité est parlant d'une chose, la qualité de ce qui dure longtemps. Dans un projet de coopération (ou plus généralement dans tous les projets), la durabilité peut signifier ce qui devient pérenne après le projet. En version anglaise, on emploie couramment le terme "sustainability" qui signifie à la fois la notion de durabilité et de viabilité. Cette dernière définition implique à la fois la temporalité de ce qui est mis en oeuvre et aussi ce qui peut aboutir.

Depuis quelques années, la durabilité est devenue un "objectif" à atteindre dans les projets de coopération. La difficulté consiste à créer un consensus entre des intérêts divergents entre les parties prenantes agissant dans le projet et de valider avec les acteurs du projet le ou les objectifs à atteindre. En illustration, plusieurs exemples seront mentionnés dans cet article pour signaler les variantes observées, parfois antinomiques avec les objectifs d'un projet de coopération.

Dans un premier temps, la durabilité désigne ce qui est "pérenne"et "viable", et j 'ajouterai, ce qui peut faire l'objet d'une appropriation par les parties prenantes. Aussi, mon propos s'attachera à poser une problématique, identifiée à la suite d'observations et d'expériences menées sur des projets de coopération à l'international,  à savoir "comment prendre en compte l'existant et créer des activités qui répondent à la fois à un besoin exprimé et méthodiquement évalué pour favoriser la durabilité des activités dans un projet de coopération ou de développement?"

L'analyse présentée est un retour de plusieurs expériences dans des domaines divers tels que le développement local ou la formation professionnelle et l'appui à des institutions de formation dont un des objectifs étaient la durabilité des actions mises en oeuvre. A l'occasion de plusieurs interventions sur des projets de coopération, j'ai proposé une nouvelle approche pour permettre de prendre en compte l'existant et de concevoir la durabilité, non pas à la fin du projet, comme cela est demandé régulièrement, mais au démarrage et en fil rouge tout au long du projet. 

Je m'appuierai également sur une mission réalisée de 2014 à 2015 au sein d'un projet européen dans le Golfe de Guinée. J'ai été missionnée pour travailler sur un projet de coopération internationale disposant d'une composante formation dans le secteur de la sécurité maritime. Ma mission consistait notamment à préparer un plan de durabilité portant sur des actions de formations (avec l'ensemble des parties prenantes).

Dans le cadre de ce projet, l'objectif de la "durabilité" a fait l'objet de nombreuses discussions au sein de l'équipe d'expertise, notamment sur le "planning" de cet objectif. Devait-on envisager la durabilité uniquement en fin de projet ou devait-on préparer le terrain pour favoriser "l'appropriation" en cours de projet ? La réponse est venue de l'extérieur... Dans un projet de coopération internationale, certains aléas et facteurs exogènes bousculent ce qui peut être planifié de manière unilatérale...

Ensuite, je soulèverai la mention faite de réaliser un plan de durabilité avec l'ensemble des parties prenantesLors d'une récente mission, j'ai pu constater que les travaux et activités menés sur la durabilité et plus largement sur le projet ne se réalisaient pas "naturellement" avec l'ensemble des parties prenantes. La conséquence de cette absence de collaboration conduisait à produire des actions ou des documents qui étaient ignorés et rejetés par les parties prenantes. Or dans un objectif de durabilité, le facteur collaboratif est crucial pour permettre une adhésion et une appropriation par les bénéficiaires et partenaires. 

En effet, le "bon sens" nous conduit à construire des activités (amenées à devenir "durables" ou pérennes) avec les parties prenantes et/ ou de mettre en place une collaboration qui permet de créer ces activités, pour que celles-ci s'appuient sur une organisation existante, sur une structure reconnue par les parties prenantes et s'associent à des produits ou services existants. Cette phase est très souvent menée dans le cadre de la formulation des projets et elle conditionne ensuite la mise en oeuvre du projet.

La raison principale de partir de ce qui est déjà connu par les acteurs du projet et par l'ensemble des parties prenantes est de favoriser l'adhésion des "bénéficiaires/partenaires" et la continuité des actions. Il est plus aisé de "s'approprier" ce qui sera créé avec ce qui existait avant le démarrage du projet, pour permettre le développement "rapide" de nouveaux savoirs, de nouveaux savoir-faire. Cette démarche propose aussi de valoriser ce qui a été mené par les bénéficiaires/ou partenaires et consiste à identifier ce qui est fait au quotidien par les parties prenantes car n'oublions pas qu'un projet est mené dans un temps déterminé. Ensuite, cette démarche de recherche et d'identification de l'existant consiste aussi à déterminer si l'activité menée n'aura pas un effet inverse et ne "nuira" pas à ce qui existait déjà ! (exemple: créer des activités de formation dans le cadre d'un programme européen en concurrence avec des activités existantes dans un centre de formation local...)

Je m'inspire régulièrement d'un principe de précaution repris à la médecine,  qui mentionne "Primum non nocere" , à savoir « d'abord, ne pas nuire ».  Ce principe signifie que dans une problématique particulière, il peut être préférable de ne pas faire quelque chose ou même de ne rien faire que de risquer de faire plus de mal que de bien. Dans un projet, il peut être préférable de faire preuve de prudence et de déterminer les risques associés à la création de telle ou telle activité avant de les mettre en oeuvre, surtout si celles-ci sont créées sans prise en compte de l'existant. Par exemple, "...avant de couler du béton, il est préférable de savoir si un village gallo-romain, pré-colombien ou des traces de l'antiquité ne se cachent pas juste un peu plus bas..."

Et l'existant, n'est pas forcément visible au premier coup d’œil... C'est la raison pour laquelle, les besoins doivent faire l'objet d'une expression par les parties prenantes et d'une évaluation méthodiquement préparée. J'ajouterai qu'un besoin est exprimé à partir du moment où la relation (de confiance) est établie et celle-ci se fonde en premier lieu sur une démarche transparente et de dialogue vis-à-vis des parties prenantes. 

Pour poursuivre sur l'existant, une des caractéristiques de la "durabilité" peut être de concevoir des activités qui seront "reproduites" dans le format proposé au sein du projet. Personnellement, l'expérience me démontre qu'il est préférable de laisser une part de "créativité" pour permettre l'appropriation par les parties prenantes et donc de permettre une adaptation de ce qui a été mené, si les activités ont été réalisées par des tiers ou par des experts en mission.
Exemple: Dans un projet européen sur la sécurité maritime, un référentiel de formation avait été conçu sans prendre en compte ce qui existait dans des établissements de formation. Un des objectifs du projet était pourtant de permettre la mise en place de formation dans ce secteur. Une de recommandations formulées était de proposer de "s'inspirer"  et non d'imposer le référentiel) de ce que le projet avait développé pour permettre d'enrichir l'offre de formation existante et reconnue dans la Région. 


Au sein de ce même projet, les objectifs sur la durabilité variaient en fonction des structures engagées et des équipes recrutées sur le projet:

- Pour certains experts, la durabilité signifiait "identifier de nouveaux financements" pour poursuivre leurs activités d'expertise dans une version 2 du projet,

- Pour certaines parties prenantes, la durabilité consistait à laisser le projet mené ses activités "de prestations de services" et à laisser les experts du projet identifier de nouvelles sources de financement,

- Pour d'autres interlocuteurs, la durabilité signifiait "bénéficier de nouvelles subventions" pour permettre le financement d'infrastructures en lien avec les stratégies identifiées pour leur propre développement,

- Enfin, pour d'autres, la durabilité consistait à "prendre" partiellement ou totalement ce qui était mené dans le cadre du projet et de participer à l'identification de nouvelles activités et/ou de financement permettant le développement de leurs propres structures. 

Dans cet article, l'objectif n'est pas de déterminer quelle est la meilleure vision de la durabilité dans la liste citée ci-dessus. L'objectif est de pouvoir déterminer ce qui sera pérenne et viable et ce qui répondra de manière efficace aux besoins des parties prenantes.

A mon sens, la durabilité dans un projet de coopération internationale est trop souvent associée à un nouveau fond de financement ou à de nouveaux programmes de financement sans envisager que les activités proposées devront dans l'avenir être conduites "localement", répondre elle-même à un modèle économique viable et correspondre aux normes locales pour permettre à ces même activités de survivre...

Les éléments de la durabilité d'un projet se cache également dans les détails de ce qui se passe dans le projet et en dehors de celui-ci. Charge à l'équipe missionnée sur le projet, de faire "abstraction" de sa propre vision de la durabilité et d'évaluer tout au long du projet si les activités créées ont répondu à un besoin local et ont permis de proposer des solutions à un problème identifié. A noter que les structures accompagnées progressent, avancent avec et sans le ou les projets. Ce qui est durable évolue aussi avec le temps et constamment.




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